Tunisie : pays à vendre
lundi 31, mai 2021
Si par "politique étrangère" on entend le cours des événements qui se déroulent actuellement, dans lesquels nous sommes engagés plus ou moins directement, on ne peut que souscrire à ce jeu de rôle grandeur nature où chacun des trois représentants du pouvoir politique en Tunisie compose sa propre diplomatie.
Kaïs Saïed a fait le choix, que certains jugent douteux, de consolider les relations de la Tunisie avec l’Egypte du président Sissi. Le chef de Gouvernement, passant par-dessus les prérogatives régaliennes du président de la République, a entrepris une véritable visite d’Etat en Libye à la tête d’une impressionnante délégation. Ce faisant H. Mechichi, effaçant toute trace de soumission, entend cesser d’être en politique étrangère le sous-traitant de haut niveau pour le compte du président de la République. Il ne juge même pas utile d’informer le chef de l’Etat des résultats de sa mission. Quant au président de l’ARP, R. Ghannouchi, il n’arrête pas d’afficher, envers et contre tous, son allégeance à l’égard de ses protecteurs du Qatar en faisant de ce pays sa destination de prédilection. Agissant à sa guise, chaque partie défend son pré carré dans le domaine des relations extérieures, tout en jouant son atout contre les deux autres.Manque d’unité et de cohérence dans l’action diplomatique
Maintenant, si nous admettons par hypothèse que les affaires étrangères doivent obéir à un certain paradigme qui serait avant tout de soutenir et d’assurer d’une seule voix la promotion des intérêts nationaux auprès des Etats étrangers, alors on a affaire à une réalité insaisissable. Ne serait-ce que par le manque d’unité et de cohérence dans l’action diplomatique, au vu du comportement erratique de nos protagonistes. Tous les trois en veulent au maximum pour faire avancer leur cause… et leur carrière politique. Kaïs Saïed avait beaucoup à apprendre d’al-Sissi qui a éradiqué les Frères musulmans et se trouve actuellement en compétition avec des rivaux régionaux qui ont des liens directs avec les islamistes tunisiens: le Qatar et la Turquie. Le deuxième, lui-même à la manœuvre, profitant du soutien tout provisoire d’Ennahdha, s’arroge opportunément le droit de mener sa propre politique étrangère; quitte à s’opposer ouvertement au chef de l’Etat. Le dernier personnage de cette triarchie, qui s’inquiète de voir le Qatar rejoindre le giron de l’Arabie saoudite et des Emirats, ennemis déclarés des rejetons tunisiens de la lignée frériste, multiplie les navettes pour s’assurer que le soutien des Qataris demeure encore intact. Et qu’ils entendent toujours jouer un rôle déterminant dans la réussite de son projet d’islamisation de la Tunisie. Tout le monde a conscience qu’au-delà des fougueuses pérégrinations des uns et des autres, qui rappellent cet arbre qui pousse, avec beaucoup de bois, sans donner beaucoup de fruits, la Tunisie, plus qu’à toute autre époque de son histoire, est aujourd’hui confrontée à des problèmes cruciaux en politique étrangère. Dans un monde ouvert et nécessaire à l’établissement de relations solides, pérennes et claires avec les pays étrangers; sans tomber dans des engrenages dangereux. Du fait de l’évolution générale des sociétés, la diplomatie a, par conséquent, de plus en plus de mal à agir méthodiquement, efficacement et dans la durée au service d’objectifs clairement définis. Ainsi, derrière le refrain de l’unité de la Nation solennellement proclamée, se cachent les ego personnels, l’amour propre et les intérêts étroits des trois dirigeants politiques. La diplomatie du pays se retrouve alors de plus en plus soumise aux soubresauts d’une politique intérieure amplifiée par les lois de la communication et par la tyrannie de l’émotion à court terme. Ainsi, par exemple, faute de s’engager de manière directe aux côtés des habitants de Gaza ou politiquement et de façon constructive pour la résolution du conflit, on s’agite, on condamne haut et fort l’agression, on manifeste dans l’espace public, on déterre une proposition de loi jamais votée sur la criminalisation de la normalisation avec l’Etat hébreux. On appelle au boycott de ses produits, on débaptise une avenue, on envoie un avion militaire chargé d’aides, on suspend un immense drapeau palestinien dans l’enceinte de l’ARP… Jusqu’à la prochaine offensive israélienne.Absence d’un fil conducteur et d’un consensus sur la stratégie à adopter
Maintenant, comment cette politique publique, domaine réservé du chef de l’Etat, devenue aujourd’hui incontrôlable, affecte-t-elle la nature d’une politique étrangère qui est l’essence même d’une souveraineté nationale? Les acteurs qui l’engagent et les paramètres qui la régissent, le style qui l’exprime et le contenu du message sont désormais éparpillés et échappent à la volonté d’une présidence de la République réduite à une simple caisse d’enregistrement. La politique extérieure de la Tunisie, jusque-là prérogative exclusive du chef de l’Etat concédée « en concertation » avec le chef de Gouvernement qu’il a nommé, souffre encore davantage de l’absence d’un fil conducteur et d’un consensus sur la stratégie à adopter. Or, la mésentente profonde, disons plutôt la guerre ouverte entre Kaïs Saïed et Mechichi, bouleverse l’organisation et la conduite des relations extérieures. Pour se démarquer du Président, Mechichi ira jusqu’à organiser ses propres voyages et s'emploiera à leur conférer le faste auquel seul un chef d'Etat a droit. Confronté à Ennahdha via Mechichi, Kaïs Saïed prend progressivement conscience des menaces qui pèsent sur sa fonction. Il lui apparaît que le dessein du chef de Gouvernement n'est pas simplement d'acquérir la stature internationale indispensable, il n’en a pas les moyens, mais de le marginaliser. Non pas brutalement ou par une action provocatrice, mais par un accaparement progressif des affaires. Une opération de « désertification » de Carthage consistant à réduire l'information présidentielle. De même qu'a détourner l'attention des gouvernements étrangers vers la Kasbah dont il veut faire le centre d'impulsion et de coordination de la politique étrangère qui touche de plus en plus à tous les domaines de l'activité gouvernementale. De ce fait, des pans entiers de la politique étrangère tombent naturellement dans l'escarcelle du gouvernement: la politique de coopération internationale; les échanges économiques et financiers bilatéraux; les investissements; les affaires monétaires internationales; les exportations. Or dans tous ces domaines, les ministres ne reconnaissent que l'autorité de H. Méchichi.Dyarchie ou affrontement
En politique étrangère, autant qu’en matière de sécurité intérieure, qui du Président ou du chef de Gouvernement devra gouverner? Espérer qu’une Constitution aussi ambiguë serve de code de conduite relève aujourd’hui de la naïveté, sinon de l'aveuglement. Dans la pratique, c’est la foire d’empoigne qui n'est guère au fond que la mesquine querelle et le duel puéril entre le Président et le chef de Gouvernement. Ce dernier se montrant fort peu commode depuis qu’il a l’appui des islamistes. Pouvait-il en être autrement? La Constitution ne laisse- si aucun des grands responsables nationaux ne s'efface devant l'autre- que le choix entre la dyarchie ou l'affrontement. Appliquée à la lettre, la Constitution conduit à un pur bicéphalisme. Et ce, tant les compétences sont enchevêtrées entre un Président, chef des armées, garant de l'indépendance nationale et de l'intégrité du territoire, dont la vocation est de négocier et de ratifier les traités; et un gouvernement qui détermine et conduit la politique de la nation.Tolérant de mauvais gré les empiétements du chef de Gouvernement en matière de relations internationales, courant même derrière lui en s’entretenant à son tour avec le président du Conseil présidentiel libyen, Mohamed Al-Menfi, en visite officielle en Tunisie du 29 au 31 mai, Kaïs Saïed était assuré, cependant, que la dimension du pouvoir présidentiel, l'emploi des forces armées, là où il impose le mieux sa prééminence, ne sera jamais convoitée. Or là aussi il y a un hic. Selon la Constitution, ou l'interprétation qu'il en donne, Kaïs Saïed a souvent répété qu'il était en charge de la « sécurité extérieure et intérieure » de la Tunisie. Les forces armées sont des institutions établies par l’État essentiellement à des fins de défense nationale, pour lutter contre les menaces extérieures et prévenir les conflits internes. Dans son interprétation de la Constitution de la Tunisie, qui tourne parfois au délire, le ministère de l’Intérieur, dont le titulaire n’est autre que le chef de Gouvernement lui-même, par intérim, devrait alors théoriquement dépendre du chef de l’Etat. De l’article 77, et en casuiste habile, il dégagera une traduction personnelle: "Le haut commandement des forces armées" lui donne prééminence sur la sécurité intérieure. Par "forces armées" il entend non seulement les militaires, mais tous les détenteurs de la violence légitime: armée, police et douane."En politique étrangère autant qu’en matière de sécurité intérieure, qui du Président ou du chef de Gouvernement devra gouverner ? Espérer qu’une Constitution aussi ambiguë serve de code de conduite relève aujourd’hui de la naïveté sinon de l'aveuglement"